Là où la mer regarde en retour
Bien avant que les cartes ne descendent si loin,
les marins savaient déjà où finissait la mer.
Pas là où elle touche le ciel.
Là où elle regarde en retour.
Il existait une zone sans nom,
au large des routes connues,
où l’eau devenait si sombre
qu’elle semblait absorber la lumière.
Les sondes n’y touchaient jamais le fond.
Les filets remontaient vides, mais déchirés,
comme s’ils avaient été observés trop longtemps.
On disait que l’abîme avait des yeux.
⚓ Le navire revenu seul
La première preuve vint d’un navire marchand.
Disparu pendant trois semaines.
Puis revenu seul.
Les voiles intactes.
La coque sans trace de combat.
À bord : aucun corps.
Aucun sang.
Seulement des marques.
À l’intérieur de la cale,
le bois était gravé de centaines de cercles imparfaits.
Répétés.
Superposés.
Comme si quelqu’un avait essayé de dessiner un œil…
sans jamais y parvenir.
Le journal de bord fut retrouvé,
ouvert à la dernière page.
« Nous ne sommes pas seuls à regarder. »
👁️ La sensation d’être observé
Les survivants d’autres expéditions racontaient tous la même chose,
sans jamais s’être parlé.
La sensation d’être vu.
De très loin.
Pas chassé.
Pas menacé.
Étudié.
La nuit, certains marins juraient apercevoir
sous la surface des reflets ronds, immenses, immobiles.
Pas des lumières.
Pas des créatures qui montaient.
Des regards
qui restaient en bas.
Plus on les observait,
plus le navire ralentissait.
Comme retenu par une force invisible.
Les compas tournaient lentement,
mais toujours pour revenir au même point.
⚠️ La descente
Un ancien plongeur osa descendre.
On le vit disparaître dans le noir,
sa corde vibrante,
son souffle régulier.
Puis la corde se tendit…
Non pas vers le bas.
Mais autour.
Comme si quelque chose
l’entourait doucement.
Il remonta vivant.
Mais ses yeux…
ils ne clignaient plus.
Il expliqua qu’au fond,
il n’y avait ni roche ni sable.
Seulement une immensité suspendue,
tapissée de formes circulaires, innombrables, lentes.
Des yeux anciens.
Plus vieux que les courants.
Plus vieux que les hommes.
Ils ne voulaient pas tuer.
Ils voulaient se souvenir.
🌑 Ce qui reste
Il mourut la nuit suivante,
assis,
les yeux ouverts,
fixant un coin de mur
que personne d’autre ne voyait.
Depuis, certains capitaines refusent de naviguer
quand la mer est trop noire
et trop calme à la fois.
Ils disent que ce sont les pires moments.
Car quand la mer cesse de bouger…
ce n’est pas qu’elle dort.
C’est qu’elle regarde.