On racontait, dans les ports les plus anciens,
qu’il existait un endroit en mer où le vent cessait sans prévenir.
Pas une accalmie.
Un vide.
Les voiles pendaient comme des draps funéraires.
Les vagues se figeaient, lisses comme une pierre polie.
Même les oiseaux disparaissaient,
comme s’ils refusaient de regarder en bas.
Les marins appelaient cet endroit
la Bouche du Silence.
🔇 Là où les sons disparaissent
Ceux qui y entraient perdaient d’abord les sons.
Plus de clapotis.
Plus de craquement du bois.
Même les voix semblaient avalées
avant de quitter la gorge.
Un vieux capitaine avait juré que le silence
n’était pas une absence.
C’était une présence.
🌑 Les nuits sans bruit
La première nuit, les hommes dormaient mal.
Ils disaient sentir quelque chose écouter sous la coque.
Pas bouger.
Écouter.
La deuxième nuit, les rêves devenaient lourds.
Tous rêvaient de la même chose :
une immensité noire, immobile,
avec une attente interminable.
Comme si la mer retenait son souffle
depuis des siècles.
⚠️ Quand le silence répond
Au troisième jour, certains marins
arrêtaient de parler volontairement.
Ils disaient que le silence était plus sûr.
Qu’il ne fallait pas attirer l’attention.
Car le silence…
répondait.
Un mousse disparut le premier.
Pas de cri.
Pas de chute.
Juste un espace vide
là où il se tenait.
Puis un autre.
Et encore un.
Toujours sans bruit.
On comprit alors :
le silence se nourrissait
de ceux qui faisaient encore du bruit à l’intérieur.
Des peurs.
Des pensées.
Des souvenirs.
⛓️ Les survivants
Les survivants se lièrent la bouche
avec des cordages.
Ils jetèrent par-dessus bord
tout ce qui pouvait grincer, frapper, résonner.
Ils laissèrent même leurs noms
derrière eux.
🌬️ Le retour du souffle
À l’aube du quatrième jour,
la mer recommença à respirer.
Le vent revint.
Les vagues reparlèrent.
Le navire sortit de la zone.
Quand il accosta,
il ne restait que six hommes sur trente-deux.
Ils ne parlèrent plus jamais.
Pas par peur.
Mais parce que, même à terre,
ils entendaient encore parfois…
ce silence
qui attendait qu’on lui réponde.
⚓ Épilogue
Et dans les vieux ports,
on dit encore aujourd’hui :
Si la mer devient trop calme,
ce n’est pas qu’elle dort.C’est qu’elle écoute.